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Cet enregistrement est proposé par Paul de Launoy, comédien, auteur, metteur en scène et formateur. Père de six enfants, Paul de Launoy a suivi sa formation dramatique au Cours René Simon (Paris). Avec la compagnie ARGILIS qu’il a créée en 2018, avec Frédéric Hamaide, il travaille régulièrement sur des projets pour le théâtre. Il enseigne depuis quelques années à l’ICES (Vendée) et à l’EM-Normandie (Dublin).

Mes chers amis,
Il y a dans le cœur de l’homme un désir plus profond que la réussite, plus ancien que la peur, plus vaste que les frontières du monde : le désir du mystère. Ce besoin d’absolu que rien n’éteint, pas même le péché. Cette ardeur intérieure que l’agitation ne parvient jamais tout à fait à étouffer. Car nous sommes faits pour cela : pour la contemplation. Pour cette posture libre, noble, silencieuse, qui ne cherche ni à maîtriser ni à réduire, mais à recevoir. Qui ne cherche pas à comprendre d’abord, mais à aimer.
Et pourtant, il faut bien l’avouer, nous avons désappris cette attitude. L’homme moderne s’active, s’informe, s’épuise. Il veut tout expliquer, tout ramener à sa mesure, tout rentabiliser. Mais il ne sait plus se taire. Il ne sait plus s’émerveiller de l’invisible. Il est resté dehors, à la surface des choses, comme un étranger devant sa propre porte.
Contempler n’est pas fuir le monde. C’est demeurer au plus près de ce qui est donné. C’est consentir à ce qui nous dépasse, non comme à une menace, mais comme à une source. C’est choisir la lenteur de l’âme dans un monde qui court à perdre haleine. Ce n’est pas se retirer : c’est être présent autrement.
Le chemin intérieur
Dans une chronique précédente, nous avons évoqué l’émerveillement devant la création. Mais il en est un autre, plus grand encore, plus proche, plus exigeant : celui de notre propre intériorité. Non le repli psychologique encouragé par l’époque, mais cette exploration sacrée que sainte Thérèse d’Avila nommait les châteaux intérieurs.
Car en chaque homme baptisé, même le plus éprouvé, même le plus distrait, même le plus pauvre, Dieu est présent. Non comme une image, mais en vérité. Le cœur de l’homme est un sanctuaire. Et dans ce sanctuaire, si l’on entre en silence, si l’on avance avec humilité, il est possible de rencontrer le Mystère vivant.
Mais cela ne se fait ni dans le tumulte ni dans l’impatience. Dieu ne s’impose pas à l’âme comme un orage. Il n’éblouit pas. Il attire. Et Il attire comme on attire un ami : en demeurant là, simplement, fidèlement, dans l’attente discrète d’un regard rendu.
Pour entrer dans la contemplation intérieure, il faut apprendre à marcher lentement. Il faut quitter la hâte, l’efficacité à tout prix, le bavardage intérieur. Il faut désarmer son cœur. C’est un chemin de dépossession plus que de conquête. On croit chercher Dieu, et l’on découvre que l’on commence par se perdre soi-même. Il faut descendre, comme on descend dans les fondations d’un château. Traverser les couloirs de la mémoire, où reviennent en écho nos peines anciennes, nos joies inachevées, nos refus de pardonner. Il faut laisser passer ces ombres, sans les fuir ni s’y attacher. Puis affronter les pièges de l’orgueil, ces voix intérieures qui voudraient faire de la prière un exploit, de la fidélité une performance, de Dieu un miroir flatteur. Il faut encore traverser la peur : celle de ne pas être aimé, de ne pas être entendu, de ne pas être digne.
Et là, souvent, Dieu ne dit rien.
On attend. On demeure. Et on ne ressent rien. Rien de sensible, rien d’éclatant. Le silence paraît lourd. C’est que Dieu, dans l’âme, se donne comme une présence plus discrète que le vent. Il ne bouleverse pas : Il façonne. Il ne s’impose pas : Il appelle. Et dans cette apparente absence, Il agit.
Alors, peu à peu, quelque chose s’ouvre. Ce n’est pas une sensation. C’est une certitude paisible, une paix qui descend, un silence devenu plein. On commence à percevoir la trace d’une ardeur intérieure, non spectaculaire, mais réelle, qui réchauffe sans consumer. On pressent une amitié ancienne, plus ancienne que nous-mêmes, plus fidèle que nos fidélités.
Et dans ce cœur devenu clair, Il se tient là. Comme un ami. Comme un roi caché.
L’homme qui parvient là n’est pas un exalté. Il est un pauvre. Il ne sait plus grand-chose. Il ne possède rien. Mais il a rencontré le silence de Dieu. Et dans ce silence, il reconnaît la voix de Celui qui parle sans bruit.
Voilà comment on entre dans la contemplation : non en courant, mais en consentant. Non en exigeant, mais en offrant. C’est un long dépouillement, une lente éclosion, un apprentissage de la présence.
La contemplation intérieure est une aventure virile, parce qu’elle engage tout : le courage de la vérité, l’abandon de soi, la persévérance dans l’invisible. Et l’homme qui ose ce chemin devient un homme libre. Libre de ses passions, libre de son agitation, libre de ses illusions. Il devient un homme habité par une présence plus grande que lui.
Devant l’Eucharistie
Mais il est un lieu où le mystère ne se devine plus : il se reçoit. Où le silence n’est plus attente : il est présence. Où la contemplation ne cherche plus : elle accueille.
Ce lieu, c’est la Sainte Eucharistie.
Là, au cœur de la Messe, dans l’humble hostie blanche, se tient l’amour de Dieu. Ce n’est plus une image, ni une espérance, ni un symbole. C’est le Christ, tout entier, vivant, offert. Le même qui marchait en Galilée. Le même qui pleura sur Jérusalem. Le même qui étendit les bras sur la Croix. Le même qui se leva au matin de Pâques. Il est là. En silence. Pour moi. Pour vous.
Si cette réalité ne nous fait pas tomber à genoux, c’est peut-être que notre cœur est trop plein de lui-même. Car aucun émerveillement au monde ne dépasse celui-là : Dieu se fait pain. Dieu se donne à manger. Dieu choisit de demeurer.
L’Eucharistie est le sommet de tout. Elle est la source et le but. Elle est l’étreinte du Christ et de l’âme, l’union de Dieu et de l’homme.
Et pourtant, que de messes traversées comme des formalités. Que d’hosties reçues sans amour. Que d’autels ignorés. Alors qu’il suffirait d’un instant de silence, d’un regard vrai, d’une parole intérieure — « Mon Seigneur et mon Dieu » — pour que le cœur s’embrase de nouveau.
L’homme viril n’est pas celui qui dissèque le mystère pour en maîtriser les contours. C’est celui qui se laisse toucher, bouleverser, dépasser. Celui qui reconnaît que certaines réalités ne s’analysent pas et ne se possèdent pas : elles s’adorent. Et adorer, c’est consentir à ne pas comprendre. C’est s’agenouiller non par faiblesse, mais parce qu’on a reconnu la grandeur d’un Autre.
L’homme viril est celui qui sait s’agenouiller pour s’élever. Celui qui sait attendre pour aimer. Celui qui sait pleurer devant un tabernacle, non parce qu’il a perdu la maîtrise de lui-même, mais parce qu’il a laissé tomber ses armes. Il ne joue pas à l’homme fort : il devient homme vrai.
Et cet homme vrai, lorsqu’il entre dans une chapelle silencieuse, lorsqu’il regarde cette hostie fragile, blanche, muette, voit l’invisible. Il ne voit presque rien, et pourtant il reçoit tout. Il est regardé. Il est attendu. Il est aimé. Et peu à peu, ce qui était dur s’assouplit, ce qui était tordu se redresse, ce qui était sec s’ouvre.
Car toute contemplation vraie mène là. Elle commence dans le monde, elle traverse l’âme, et elle s’achève sur l’autel. Vers le Cœur de Dieu ouvert. Vers ce pain humble qui contient l’infini.
Il ne demande ni d’être saisi ni d’être expliqué. Il demande d’être aimé.
Et lorsque l’homme aime cette présence, il devient lui-même pain pour les autres. Il apprend à se livrer, à se donner. Il devient homme eucharistique.
Et cela est peut-être la vocation la plus haute de la virilité chrétienne.
Un défi pour cette semaine
Trouvez une église ouverte. Un oratoire. Un lieu de silence. Et allez-y. Seul. Sans téléphone. Sans musique. Sans distraction. Asseyez-vous. Regardez le tabernacle. Et restez. Dix minutes. Vingt minutes. Une heure peut-être.
Et dites-lui, dans le silence du cœur :
« Seigneur, me voici. Apprends-moi à Te contempler. »
Puis, chaque jour, offrez un geste de lenteur : une prière prolongée, un regard profond, un acte gratuit. Et laissez le mystère vous façonner de l’intérieur.
Car celui qui apprend à contempler devient un homme de paix, de feu, de lumière. Il devient transparent à Dieu. Et dans ce monde aveugle, il devient signe.
Fraternellement vôtre,
Dr XY

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