Dans le monde de l’entreprise, on entend parler de leadership comme on jouerait à la guerre ; l’œil des « responsables » s’allume à l’évocation d’un raid éclair sur les parts de marché – d’un turnaround mené façon opération commando. Manquent les treillis ? Les dirigeants sont tout prêts à les enfiler. Littéralement.
Formations « inspirées des forces spéciales », bootcamps dans la forêt, conférences de hauts gradés reconvertis en consultants : l’imaginaire martial s’est installé dans l’open space. Et voilà que le patron se prend pour un général quatre étoiles ! Il marche en tête de colonne, flanqué de son comité de direction, son war room – KPI (« key performance indicator ») en torches allumées dans la nuit du marché.
Command & caricature
La manœuvre est tentante : entrer dans la complexité du réel avec un vocabulaire d’attaque ; faire du quotidien un théâtre de guerre. Cela vous dispense de penser ; cela vous évite d’écouter. On « commande », on « exécute », on « cible ». Osez une réserve : on vous accusera de tiédeur. La moindre circonspection relève de la haute trahison.
Certes, le commandement des hommes, à l’armée, a des vertus. Simplement, ce ne sont pas celles qu’on imagine dans les salles de séminaire… C’est la plus cardinale, sans doute : la chaîne de commandement est connue. La répartition des responsabilités est nette. Chacun sait ce qu’il peut décider, et ce qu’il doit reporter. Nul archaïsme d’ancien régime, alors : c’est, tout bonnement, de la subsidiarité en acte.
Dans l’entreprise, au contraire, on se goberge du mot « responsabilisation », mais son usage réel est corpusculaire. On ne délègue rien. On surveille jusqu’à la couleur des Post-it. Et on exige de “l’engagement” ! Peut-on s’étonner que les employés baissent les bras ? Le langage de la guerre a gagné les plateaux, mais sans l’honneur, ni la clarté, ni la rigueur du combat.
De la conquête de soi
Platon, dans le Phèdre, nous apprend que la seule conquête qui vaille est celle de soi. L’âme y est peinte comme un attelage tiré par des forces contraires, que l’aurige tente de maîtriser. Dans nos entreprises, on voudrait que les attelages avancent tout seuls. D’accord pour des coachs – alors qu’on cherche des cochers. On oublie que toute autorité commence par la maîtrise de sa propre parole, de ses propres impulsions ; pas par le contrôle d’autrui.
On se gave de leadership de magazine, mélasse anglo-saxonne à base de slogans creux et de bonne humeur obligatoire. Il eût mieux valu apprendre à se taire avant de se faire écouter ; apprendre à servir, avant de prétendre commander.
L’exploit contre la posture
Dans une récente interview, le patriarche Kirill évoquait le mot russe podvig : l’exploit. Pas au sens hollywoodien du terme ; plutôt comme ce qui nous élève, nous porte en avant et en haut. Cet esprit-là, l’armée, dans sa tradition la plus noble, la connaît : le sens de la mission, de l’effort, la parole donnée. La fraternité du feu et du bivouac.
C’est cela, bien sûr, que les dirigeants admirent, confusément. Et c’est précisément cela qu’ils oublient en singeant l’attitude, le jargon, le commandement à la petite semaine.
Non, l’entreprise ne souffre pas d’un manque de muscles. Davantage, elle souffre de fatigue dans la parole, d’indigence dans la pensée et de lâcheté dans la délégation. On aligne les KPI (« les indicateurs de performance », en français) au lieu de se demander à quoi l’on sert. On traque les marges d’erreur, sans jamais poser la question du métier. Ainsi gouverne-t-on aujourd’hui : l’orgueil dans les mots, le vide dans les actes.
Ceux qui rêvent d’armée feraient bien de commencer par le silence, la discipline, la verticalité vraie. Par se taire. Par écouter. Par redescendre. Conquérir d’abord ce qui, en soi, résiste. Sans quoi nul ne mérite d’être suivi. En un mot : cessons de jouer aux chefs !
Clément Bosqué


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