Bien sûr, saint Louis était tertiaire franciscain et roi de France. Mais sa façon de gouverner rappelle ce que saint Benoît disait du père-abbé qui « gouverne » son monastère. Et ce saint roi de France annonce aussi certains traits de la politique en Suisse. C’est ce que nous voyons quand il tient conseil à Saint Jean d’Acre, un port important sur la côte de la Terre Sainte.
Comme un bénédictin ?
Souvenons-nous de sa défaite en Egypte quelque temps plus tôt : fait prisonnier, il a été libéré contre rançon, lui et les plus riches de son armée. C’était en 1250. Le roi et les croisés se regroupent alors sous les murs de Saint Jean d’Acre. Là, le roi convoque un conseil. Le jour dit, il expose la question à traiter : devons-nous rentrer en France ou rester ?
Quand vient son tour de parler, le seigneur de Saint Jean d’Acre refuse d’abord de s’exprimer, au motif qu’il a un intérêt personnel dans l’affaire. Le roi insiste pour qu’il donne son avis. Le seigneur d’Acre répond alors qu’il souhaite que les croisés restent sur place le temps de se renforcer puisqu’ils peuvent soit recevoir des renforts par la mer, soit aménager les remparts de la ville côtière.
Les grands du royaume parlent prennent ensuite la parole : ils sont tous partisans du retour. Des chevaliers de moindre rang ne sont pas de cet avis. Le premier qui s’exprime en faveur de la continuation de la croisade est vivement repris par son oncle, qui a déjà parlé :
– Espère de fumier ! s’écrie-t-il (la traduction dépend du vieux français que vous utilisez, NDA.)
Le roi, là encore, insiste pour que tous s’expriment librement. Quand vient le tour de Joinville, de qui nous tenons le récit de ce conseil, il dit que le roi doit rester, sans quoi nombre de chevaliers ne seront jamais libérés de leur captivité en Egypte.
Le roi ne fournit aucune indication sur ce qu’il pense, mais donne rendez-vous pour prononcer sa décision une semaine plus tard. Sept jours après, Louis IX donne alors ses ordres : ses propres frères doivent rentrer et tous ceux qui veulent rentrer dans le royaume de France sont relevés de leur vœu de croisade. Ils sont libres de le faire sans déshonneur, puisque les frères du roi rentrent.
On le voit : comme dans un chapitre de moines, chacun doit s’exprime librement, celui qui décide est celui qui a été désigné par Dieu. Mais il doit décider en tenant compte de tous les avis.
Comme un Suisse ?
Si dans ce passage de sa vie, on voit chez saint Louis un mode de « gouvernement » bénédictin, qu’en est-il de son « profil » suisse ?
J’ai entendu parler un politicien radical dans le canton de Fribourg (ne me demandez pas ce qu’est le radicalisme à Fribourg !). A ce moment-là ̶ c’était les années soixante-dix ̶ , il y avait une discussion sur le nombre de membres du Grand Conseil (l’équivalent d’un parlement cantonal) : pour faire des économies, certains voulaient qu’on passe de cent-vingts à quatre-vingts conseillers. Notre politicien radical expliquait : « Au début, j’étais pour ces économies, mais j’ai vu que si on le faisait, des tendances politiques ne seraient plus représentées, et maintenant j’y suis opposé. »
Ici encore, on voit l’idée que tous doivent pouvoir donner librement leur avis, avec la certitude d’être entendus.
La racine théologique derrière ces deux exemples pourrait se formuler ainsi : l’Esprit Saint parle par qui Il veut et décide par qui Il a désigné. Peu importe, à ce niveau, le mode de désignation. Dieu peut en effet désigner de mauvais dirigeants pour punir un peuple de ses péchés, comme Il a endurci le cœur de Pharaon, sans doute à cause de l’idolâtrie de son peuple. Mais un dirigeant chrétien a le devoir de prendre largement conseil et de tenir compte de tous les avis.
Abbé Bernard Pellabeuf


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