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Cet enregistrement est proposé par Paul de Launoy, comédien, auteur, metteur en scène et formateur. Père de six enfants, Paul de Launoy a suivi sa formation dramatique au Cours René Simon (Paris). Avec la compagnie ARGILIS qu’il a créée en 2018, avec Frédéric Hamaide, il travaille régulièrement sur des projets pour le théâtre. Il enseigne depuis quelques années à l’ICES (Vendée) et à l’EM-Normandie (Dublin).

Mes chers amis,
Nous sommes à mi-parcours. Vingt-six semaines d’un voyage entamé ensemble, au pas sûr, les yeux levés vers Celui qui est notre modèle. Il est temps d’une halte. Non pour faire demi-tour, mais pour resserrer notre ceinture, aérer notre souffle, sonder notre cœur. Et contempler. Contempler ces hommes de chair et d’os, passés par la même poussière que nous, et qui ont pourtant laissé dans le monde une traînée de feu : les saints.
La sainteté, mes frères, n’est pas un refuge pour doux rêvasseurs. Elle est une ascension, raide et rugueuse, où l’on tombe et se relève, où l’on pleure sans désespoir, où l’on offre sans compter. Elle est une virilité habitée. Une virilité qui ne cherche pas à impressionner, mais à servir. Elle est tout sauf mièvre. Elle a la tendresse d’une mère et le tranchant d’une épée.
Regardez les saints. Pas les figurines en plâtre ni les vitraux pastel, non : les vivants. Saint Maurice, chef militaire, décapité pour avoir refusé de massacrer des innocents. Saint Fernando III de Castille, roi, père, guerrier, moine, stratège et mystique. Saint André Kim, prêtre à 25 ans, héros d’une foi sans compromis dans une Corée hostile. Le bienheureux Franz Jägerstätter, paysan et martyr, seul contre tous, et pourtant debout. Saint Nicolas, l’évêque qui, au Concile de Nicée, préféra la gifle à la compromission, offrant à l’hérésie un rappel viril de la vérité incarnée. Saint Antoine de Padoue, lion de l’Évangile, foudroyant les mensonges et soignant les blessés. Ils étaient artisans, évêques, soldats, pères, jeunes hommes, vieux moines, ermites ou rois. Ils étaient parfois colériques, souvent tentés, toujours convertis. Aucun n’était parfait. Mais tous étaient amoureux, passionnés. Leur cœur battait au rythme du Christ, et cela suffisait.
La sainteté : une lente et splendide transformation de l’homme
Car la sainteté n’est pas une récompense : elle est une mue. Elle est cette lente et splendide transformation de l’homme ancien en homme nouveau. Comme un serpent abandonne sa vieille peau, le saint laisse derrière lui l’orgueil, les rancunes, les sécurités, pour revêtir le Christ. Mais cette mue ne se fait ni sans douleur, ni sans consentement. Il faut dire oui. Il faut vouloir changer, se laisser transformer. Elle ne se fabrique pas, elle se reçoit, mais dans la brûlure du don. Elle passe par les renoncements minuscules, les humiliations acceptées, les fidélités tenues dans l’ombre. Elle se construit dans la poussière balayée sans plainte, le café préparé sans retour, la parole retenue quand la colère hurle.
Et elle est joyeuse ! Elle est d’une joie tendre, farouche, indomptable. Une joie qui ne s’éparpille pas en rires gras mais qui danse dans le silence, qui irrigue l’âme comme une source fraîche dans le désert. C’est la joie du don, la joie du « oui » secret, la joie de l’homme qui sait qu’il est attendu, qu’il a une mission, qu’il n’est pas là par hasard. Une joie qui amène à la paix du cœur C’est une joie sans prétention, mais pleine de noblesse — celle des bâtisseurs, des serviteurs, des guerriers paisibles. Elle n’éclate pas forcément, elle rayonne. Elle ne s’impose pas, elle attire. Elle ne crie pas, elle chante. Elle est la fleur qui pousse dans la fêlure, la lumière qui transperce les jours ternes.
Et elle ne vient pas de nulle part, cette force intérieure : elle vient du baptême. Car c’est là, mes frères, que tout commence vraiment. Dans l’eau et l’Esprit, nous avons été arrachés au néant spirituel et désignés fils de Dieu. Et un fils de Dieu n’est jamais un figurant dans l’histoire du monde. Il est un héritier. Un homme convoqué. Un homme envoyé.
La triple mission et le sentier sacré
À cet instant, nous avons reçu une triple mission : être prêtre, prophète etroi. Des mots grands, parfois mal compris. Être prêtre, c’est offrir. Offrir sa vie, ses joies, ses échecs, ses efforts, comme un sacrifice spirituel uni à celui du Christ. Être prophète, c’est parler. Non pas pour crier ses opinions, mais pour témoigner de la vérité dans le concret, dans le silence s’il le faut, dans la fidélité surtout. Être roi, enfin, ce n’est pas régner sur les autres, mais sur soi-même : gouverner ses passions, exercer sa responsabilité, servir avec autorité et justesse. Voilà notre dignité baptismale : une dignité de combat, de service et de lumière.
Dès ce moment-là, notre vie n’est plus ordinaire. Elle devient un sentier sacré, un champ de bataille, un territoire confié. Être baptisé, ce n’est pas recevoir une médaille de naissance ou une décoration familiale. C’est recevoir un glaive. C’est être appelé à l’héroïsme du quotidien.
Le respect de notre nature humaine
Mais attention, cette grâce ne nie pas notre nature : elle la prend en compte, elle la guérit, elle l’élève. « La grâce ne détruit pas la nature, elle la suppose et la perfectionne », enseigne saint Thomas. C’est dans la glaise de notre humanité blessée, désordonnée, faible mais capable de Dieu, que la grâce baptismale s’enracine. Elle pousse là, au ras du quotidien, sur le palier, dans les couloirs d’hôpital, dans la file d’attente de la CAF, sur les chantiers, dans les embouteillages. Elle transforme tout ce qu’elle touche — à condition qu’on la laisse agir.
Et sur quelles vertus agit-elle ? Sur toutes. Mais d’abord sur les vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité, qui nous relient directement à Dieu. Puis, par elles, elle purifie, renforce et ordonne les vertus humaines : la prudence, la justice, la force et la tempérance — les quatre piliers d’une vie droite, stable, virile. La grâce ne fait pas de nous des anges, elle fait de nous des hommes dans la lumière.
Elle est un regard qui se retient de juger, une main qui se tend, une prière qui jaillit sans mot, un désir qui se dépose humblement au seuil du Royaume. Elle commence chaque jour dans les creux silencieux de nos journées : quand on choisit d’aimer au lieu de fuir, de tenir au lieu de plaire, de servir au lieu de réclamer ; quand on baisse la voix pour ne pas écraser, quand on attend sans soupirer, quand on bénit au lieu de maudire.
« Le plus grand combat, c’est contre soi-même », dit saint Ignace de Loyola. Et le curé d’Ars renchérit : « Là où il n’y a plus de combat, il n’y a plus de vertus. » Le baptême n’est donc pas une paix sans lutte : c’est l’entrée dans un combat qui sanctifie. Et ce combat, mes frères, est le lieu même de votre grandeur.
Mais surtout, offrez vos souffrances. Offrez-les avec le Christ dans la communion des Saints, unies à sa Croix, pour la rédemption du monde. C’est là que le martyre invisible se joue. C’est là que l’homme devient coopérateur du salut, prêtre dans sa propre chair, brasier offert pour les autres. « Je réjouis dans mes souffrances ce qui manque aux souffrances du Christ pour son Corps qui est l’Église », dit saint Paul (Col 1,24).
Un défi pour cette semaine
- Choisissez un saint homme qui vous inspire. Lisez un passage de sa vie. Parlez-lui. Demandez-lui de vous guider dans votre combat.
- Posez un acte concret de sainteté virile : un pardon à offrir, un effort à accomplir, une parole vraie à dire, un renoncement silencieux. Faites-le pour Dieu.
- Chaque matin, redisez cette simple prière, lentement, comme un cri et un programme : « Seigneur, fais de moi un homme saint, comme Tu l’as pensé en me créant. »
Mes amis, ne vous contentez pas d’être des hommes biens. Soyez des hommes saints. Soyez de ceux dont le simple passage sur terre laisse une trace dans le ciel. Que votre cœur soit un brasier, votre sourire un refuge, votre foi une lame offerte à l’Amour. Ce n’est pas de brillance que le monde a besoin, mais de chaleur : celle d’hommes consumés par l’amour du vrai. Et le ciel les appelle par leur prénom.
Soyez ces hommes dont la foi réchauffe les cœurs glacés, dont les mains se tendent sans calcul, dont le silence prie plus fort que mille discours. Mais surtout, tenez votre place. Car si vous ne l’assumez pas, personne ne le fera pour vous. Une vocation délaissée, c’est une pierre manquante dans l’édifice : elle laisse un trou, une faille, un vide que nul ne peut combler. Le monde a soif d’hommes fidèles à leur poste. Présents là où Dieu les attend. Alors relevez la tête. Ce que vous vivez n’est pas vain. Chaque effort, chaque lutte intérieure, chaque offrande cachée a un poids d’éternité. Vous n’êtes pas seuls. Les saints vous entourent. L’Église vous attend. Et le Christ, dans chaque battement de votre cœur, vous murmure : « Sois saint. Je t’ai créé pour cela. »
Fraternellement vôtre,
Dr XY

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