Marcher devant Marie : une scène corse.

par | 20 Août 2025 | Découvrir | 0 commentaires

Sur l’île de beauté, la Vierge est honorée. Retour sur la procession du 15 août à Santa-Reparata-di-Balagna, un petit village de Haute-Corse. Immersion locale, entre méditation et reportage.

Une chapelle, un parvis, une procession. La banalité des conversations se mêle aux prières. Entre coups de feu et commérages, un peuple marche derrière une image de la Vierge. De là surgit une interrogation : que signifie, pour des hommes, laisser la place à Marie ?

Des voix mêlées, des pas ajustés

Dans la chapelle, l’ampoule du lustre fait son office. Dehors, sur le parvis, l’on commente la consommation d’un moteur, la température de l’eau à la plage, la facture hors taxe. Les hommes rient. Puis, d’un seul trait, le chant corse « Maria hè viva » fend l’air. Tout change : la rumeur se courbe, la parole se resserre, les corps se lèvent.

Dans la chapelle, l’ampoule du lustre fait son office. Dehors, sur le parvis, l’on commente la consommation d’un moteur, la température de l’eau à la plage, la facture hors taxe. Les hommes rient. Puis, d’un seul trait, le chant corse « Maria hè viva » fend l’air. Tout change : la rumeur se courbe, la parole se resserre, les corps se lèvent.

Une procession commence. Nous avançons, Marie derrière nous. Des coups de fusil jaillissent, maison après maison : tradition locale, étrange à qui ne connaît pas. Les conversations reprennent, à voix basse, sur la forme du cortège. Les commères ne peuvent s’empêcher de commérer : « Mi ! Pourquoi pas une croix devant ? Là, on dirait qu’on est en promenade ! » L’ordinaire et le sacré marchent ensemble.

Saint Augustin écrivait que l’amour est un poids, un élan qui nous porte où il faut aller[1]. Ici, ce poids se sent : hommes et femmes, anciens et passants, tous entraînés dans le même mouvement. Et si les coups de fusil paraissent incongrus, ils disent malgré tout la même chose : une manière de crier au ciel que la vie continue, que la mort n’aura pas le dernier mot.

La mémoire et la marche

Maxime le Confesseur rappelait que la synergía, ce travail conjoint de Dieu et de l’homme, ne se réalise pas dans l’éclat des grandes œuvres, mais dans l’accord patient du pas et de la grâce. L’épisode prend alors un autre relief. La procession, avec ses maladresses, devient une figure de cette coopération : Dieu attire, mais il faut marcher.

À Vézelay, au XIᵉ siècle, des foules entières se mettaient en route vers Compostelle. Les chroniqueurs notent les tensions : marchands et pèlerins se disputaient les meilleures places, les villages craignaient la disette, les seigneurs imposaient leurs péages. Rien de pur ni d’idéal. Pourtant, dans cette lente poussière, une foi collective prenait forme. La marche créait un peuple nouveau, comme Israël au désert, entre faim et espérance.

La scène corse, plus modeste, en garde l’écho. Un boucher, un diacre, un chanteur, un livreur de fleurs. La mosaïque des existences se rassemble un soir d’été, derrière une icône portée à bras d’homme. Saint Jacques rappelle dans son épître : « Élie était un homme semblable à nous » (Jc 5,17). Ainsi, tout croyant, par sa marche, rejoint la prière des prophètes. On comprend alors que la procession n’est pas folklore : elle est une école de patience, où les pas comptent autant que les prières.

Habiter le pas commun

Il reste l’étonnement : pourquoi, au milieu des fusils, des ragots et des lumières électriques, me suis-je senti accueilli ? Orthodoxe de peu, étranger de passage, je n’étais pourtant pas dehors. La réponse se cache dans le geste même de la marche.

Platon, dans le Phèdre, enseignait que l’âme est un attelage tiré par deux chevaux. Elle n’avance pas facilement, mais dans la tension. De même ici : l’assemblée avance par heurts, par reprises, par chants dissonants parfois. Pourtant, un ordre s’imprime, une gravité naît. On ne marche pas seul. Je repense à Saint Séraphim de Sarov, disant : « Acquiers la paix intérieure, et des milliers autour de toi trouveront le salut[2] : Dans la poussière d’une rue de village, au milieu des coups de feu, ces mots résonnent autrement : l’homme de foi accepte de s’effacer dans le pas commun. La marche n’est pas individuelle, elle rayonne.

Alors, procession terminée, le « Diu vi Salve Regina » s’élève. Chaque voix porte un peu plus que soi. Marcher devant Marie, notre Reine, ce soir-là, en hommes, c’est faire ce qu’il faut, au moment juste, avec ceux que l’on n’a pas choisis.

Et quand les voix se taisent, il reste le pas régulier qui continue d’habiter le corps. Comme si cette marche enseignait au cœur une lenteur nouvelle. Comme si la foi, parfois, n’était rien d’autre qu’une fidélité à ce pas commun qui nous précède et nous suit.

Un soir, un village, un cortège. Les hommes rient, les femmes chantent. Et Marie, derrière, avance. La foi ressemble peut-être à ce mouvement : un pas qui nous emporte plus loin que nous-mêmes.

Clément Bosqué


[1] Saint Augustin, Confessions, XIII, 9, 10 (« Pondus meum, amor meus… »).

[2] Les Entretiens avec Motovilov, éditions Arfuyen, 2002..»

Partagez l'article
Clément Bosqué
Philosophe et consultant en éthique (management, soin, organisations), Clément Bosqué a dirigé des établissements de protection de l’enfance et des instituts de formation. Orthodoxe - « du moins, j’essaie », plaide-t-il »  -, père de trois enfants, amoureux de sa femme, de poésie et de blues, il habite Saint-Denis. Il écrit, enseigne et cherche dans les plis du quotidien cette force d’âme qui rend la vie vivable.

Soutenez notre aventure !

Pour rester libre et indépendant, et pour financer le travail de chaque auteur, nous vous proposons de faire un micro-don à ce dernier. Merci pour votre pourboire !

Vous aimerez aussi…

Jan 17 2026

« J’ai touché au plus intime, au plus sacré. »

Noémie, 39 ans, a vécu un avortement il y a seize ans. Elle était fiancée et allait se marier. Mais son fiancé n’a pas voulu d’un mariage avec celle qui aurait eu ce jour-là un...
Jan 16 2026

Saints hommes, hommes saints

Ils n’étaient ni parfaits ni lisses. Ils ont lutté, chuté, prié, servi. Les saints sont des hommes entiers, traversés par le feu d’un amour qui transforme. Leur virilité ?...
Jan 15 2026

Saint Remi : l’homme-clé par lequel la France fit alliance avec Dieu.

À l’occasion de sa fête, le 15 janvier, redécouvrez la figure de saint Remi qui, en baptisant Clovis, fût un homme décisif dans notre histoire. Un acte qui marqua le début...
Jan 13 2026

1216-2026 : 810 ans de prédication dominicaine, en France et dans le monde.

Ils ont irrigué la terre de France d’une saine doctrine à partir du XIIIe siècle et aujourd’hui encore, à l’international, ils continuent de prêcher : comment les Dominicains...
Jan 09 2026

Vivre la messe comme un engagement viril

La messe n’est pas un rite à subir. C’est un rendez-vous à honorer. Un lieu d’offrande, de combat, de don total. Là, l’homme cesse de contrôler : il se livre. Il ne vient pas...
Jan 06 2026

Comment sortir de la torpeur et de la routine des réunions, au bureau ou ailleurs.

Les réunions s’enchaînent. Le décor ne change pas, les visages non plus. Et les paroles, à bien les entendre, semblent avoir été prononcées ailleurs, hier, la semaine dernière,...
Déc 19 2025

L’obéissance : soumission ou grandeur ?

Obéir. Le mot choque, irrite, dérange. Et pourtant, c’est peut-être là que réside la vraie liberté. Loin de l’humiliation, l’obéissance chrétienne élève, affine, fortifie. Elle...
Déc 16 2025

Leadership : quand le roi Louis IX fait penser à un bénédictin suisse. 

On connaît la sagesse du roi saint Louis. On connaît moins sa capacité à écouter avant de trancher. Et si son mode de gouvernement le rapprochait de la figure du père-abbé d’un...
Déc 12 2025

L’homme en prière : force ou faiblesse ?

Un homme viril, ça prie. Non pas en douce, mais en vérité. Non pas pour fuir, mais pour tenir. La prière n’est pas un refuge : c’est un combat. Celui qui tombe à genoux affronte...
Déc 09 2025

« « Avance au large ! » : c’est ma devise préférée. »

A 53 ans, Benoît de Blanpré est le directeur de l’AED (Aide à l’Eglise en Détresse). Ce père de cinq enfants, déjà grand-père, vient de publier une « Lettre aux pères de famille...
Déc 05 2025

L’homme : une colonne qui s’enracine avant de se projeter.

Vouloir changer le monde, c’est noble. Commencer par être fidèle chez soi, c’est viril. Un homme debout ne brille pas en façade, il tient sa place dans l’ombre : père présent,...
Déc 02 2025

Pourquoi personne n’en veut à l’Ukraine en tant que telle, pas même la Russie.

La Russie a attaqué l’Ukraine le 24 février 2022, devenant par là-même l’ennemi désigné des Occidentaux. Et pourtant, en dépit de ce qu’on qualifie partout...
Nov 28 2025

Le rapport à la femme : respect et fascination

La femme n’est ni un refuge, ni un trophée, ni une déesse. Elle est mystère, appel, altérité. Celui qui cherche une mère en elle finit par l’écraser. Celui qui l’idolâtre finit...
Nov 25 2025

La miséricorde au travail : atout du manager ?

Qui oserait parler de miséricorde au boulot ? Trop religieux pour les bureaux, trop grave pour les réunions, trop vertical pour les échanges professionnels… Et pourtant, elle...
Nov 23 2025

Du Ciel à la terre : l’ordre divin à retrouver et incarner.

Comme beaucoup l’ont déjà souligné, le Christ enseigne dans la prière qu’Il nous a transmise que « [le] règne [de son Père] vienne » et que « [Sa] volonté soit faîte » pas...

Commentaires

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *