Chacun tient son rôle. L’un soupire à point nommé ; l’autre souligne un point de vigilance, d’un ton grave mais vain. Un troisième reformule ce qui vient d’être dit ; puis revient, en guise de relance, à la situation de l’an passé. La réunion s’étire, se répète, se dédouble. Rien n’émerge, sinon la confirmation d’un rite. Et cette impression familière : nous jouons une pièce que personne n’a vraiment écrite, mais dont chacun connaît le texte, par cœur.
Une chorégraphie bien huilée
Tout y est réglé. Le retard convenu. Le désaccord poli. L’intervention trop longue du responsable qualité. Le soupir du collègue fatigué. On prend la parole, non pour dire, mais pour signifier qu’on est là ; on commente, on répète, on module légèrement la même chose dite autrement. Et si l’on ose une nouveauté, une idée, une phrase un peu risquée, l’air se fige, ou bien l’on digresse.
Ce théâtre n’est pas nouveau. Au XVIIIe siècle, sous Louis XVI, les séances du Parlement donnaient déjà ce spectacle étrange : des orateurs, tout en indignation, jouant à l’avance une opposition convenue ; des motions lues d’une voix blanche ; et chacun reprenant sa place dans une pièce que personne ne croyait vraiment vivante. La parole tournait. La scène remplaçait la décision.
Dans nos réunions modernes, cette logique demeure. On ne cherche pas la praxis, cette action porteuse de sens dont parlait Aristote ; on rejoue le cadre. On mime la délibération, en prenant soin de ne rien altérer.
Un ennui habité
Il serait trop simple de se moquer. Ce théâtre-là a ses raisons. Il protège ; il apaise. Il permet à chacun de tenir sa place sans heurt, de se montrer loyal, de traverser l’attente. Mais l’ennui rôde. Pas l’ennui fécond, celui de l’enfant qui rêve, mais un ennui gras et convenu, un ennui de dossier en suspens, d’interrogation déjà éventée, de décisions qui n’en sont pas. Et peu à peu, les visages deviennent masques, les mots deviennent bruits, et l’âme s’absente.
Dans la Philocalie, Évagre le Pontique évoque l’acédie : cet engourdissement intérieur où l’on fait sans croire, où l’on répète sans vivre. Saint Isaac le Syrien va plus loin : “L’homme qui n’interroge plus son propre cœur devient étranger à sa propre mission.” C’est cela, peut-être, que l’on perçoit dans ces réunions interminables : une âme désaccordée qui ne se demande plus ce qu’elle fait là.
Introduire un écart
Alors, que faire ? Peut-on, en tant qu’homme chrétien, introduire un écart ? L’Évangile parle d’un signe de contradiction. Une présence qui interroge, qui rompt la prévisibilité, par un léger déplacement.
Parfois, cela passe par un silence ; un refus de relancer un débat mort-né. Parfois, c’est une parole inattendue, plus directe, plus simple. Un « je ne sais pas ». Un « cela ne nous mène nulle part ». Un « et si on faisait autrement » ? C’est une infime tension introduite dans la mécanique. Un ralentissement. Une question sincère. Un geste délibéré. Un regard posé sur les personnes.
Résister à l’usure
Résister à l’usure demande ni éclat, ni provocation. Il s’agit d’habiter autrement les espaces déjà donnés. Celui qui ose poser une question simple, sans effet. Celui qui écoute sans lever la main. Celui qui ne se réfugie pas derrière l’ironie. Celui-là, déjà, introduit un autre tempo ; et peut-être, ce jour-là, quelque chose s’entrouvre.
Rien de spectaculaire. Une hésitation, un rire qui sonne vrai, un soupir qui s’interrompt : la pièce n’est pas encore jouée. Quelqu’un a cessé de répéter. Il s’est passé quelque chose.
Les réunions ne sont pas toutes vaines. Mais elles demandent, pour ne pas le devenir, qu’un seul au moins y entre comme un homme. Un homme qui n’aurait pas oublié pourquoi il est là. Un homme qui ne renonce pas à parler vrai, même à voix basse.
Clément Bosqué


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