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Cet enregistrement est proposé par Paul de Launoy, comédien, auteur, metteur en scène et formateur. Père de six enfants, Paul de Launoy a suivi sa formation dramatique au Cours René Simon (Paris). Avec la compagnie ARGILIS qu’il a créée en 2018, avec Frédéric Hamaide, il travaille régulièrement sur des projets pour le théâtre. Il enseigne depuis quelques années à l’ICES (Vendée) et à l’EM-Normandie (Dublin).

Mes chers amis,
On rencontre partout ces hommes modernes aux existences soigneusement amorties, qui parlent beaucoup de profondeur tout en organisant leur vie comme des notaires organisent une succession difficile : rien ne doit dépasser, rien ne doit compromettre l’équilibre général, rien ne doit venir bouleverser cette étrange paix intérieure qu’ils confondent souvent avec la sagesse alors qu’elle n’est, bien souvent, qu’une manière raffinée d’éviter la souffrance.
Ils aiment, bien sûr. À leur manière. Ils écrivent de longs messages la nuit, parlent avec une lucidité presque élégante de leurs blessures passées, savent employer les mots qu’il faut pour décrire leurs peurs, leurs fatigues, leurs contradictions, et certains possèdent même cette voix légèrement lasse des hommes qui ont lu Dostoïevski, découvert les Pères du désert à travers quelques citations soigneusement mises en scène sur les réseaux sociaux, puis appris à transformer leur propre fragilité en esthétique personnelle.
Mais regardez-les vivre réellement.
Regardez-les lorsqu’une femme cesse d’être une présence agréable pour devenir une responsabilité concrète, lorsqu’il faut choisir une ville, accueillir un enfant, renoncer à certaines habitudes, traverser une maladie, partager l’argent qui manque, supporter une fatigue durable ou simplement laisser quelqu’un entrer assez profondément dans leur existence pour qu’il puisse désormais les blesser véritablement.
Alors quelque chose se crispe.
Le visage demeure calme, le ton reste mesuré, les paroles continuent d’être intelligentes et parfois même tendres, mais toute la vie intérieure se met soudain à reculer comme une armée battue qui abandonnerait silencieusement le terrain avant même le combat.
Les hommes qui gardent une pièce fermée au fond d’eux-mêmes
Le plus frappant est qu’ils ne mentent pas toujours. Ils veulent sincèrement être aimés, et beaucoup souffrent réellement de solitude. Certains rentrent le soir dans des appartements silencieux où s’accumulent des livres soulignés, des vêtements de sport achetés avec de bonnes résolutions, des plantes vertes à moitié mortes près d’une fenêtre mal fermée, tandis qu’un ordinateur diffuse encore la voix d’un conférencier expliquant comment retrouver une masculinité forte dans un monde décadent. Ils regardent des familles à la sortie de la messe avec une mélancolie presque douloureuse. Ils voudraient eux aussi cette chaleur humaine, cette présence fidèle, cette femme qui aime même lorsque la vie devient pénible.
Mais ils veulent tout cela sans remettre réellement leur cœur entre les mains d’un autre.
Alors ils gardent toujours quelque chose en réserve : une distance, une souveraineté secrète, une manière de ne jamais dépendre entièrement. On dirait parfois ces vieux hôtels particuliers dont certaines pièces demeurent fermées depuis des décennies derrière une porte couverte de poussière ; les invités traversent les salons, admirent les tableaux, s’installent près du feu, mais il existe toujours quelque part une chambre interdite où personne n’entre jamais.
Et les femmes le sentent avec une précision terrible.
Au début, elles croient souvent avoir affaire à un homme prudent, solide, réfléchi. Puis elles découvrent peu à peu quelque chose de plus triste : un homme qui désire être profondément aimé tout en refusant obstinément d’être profondément atteint.
Alors la relation devient étrange. La femme parle, l’homme écoute très bien, reformule parfois admirablement, comprend même certaines choses avec une finesse réelle, mais il ne se donne jamais entièrement dans la bataille ; il garde toujours une main hors de l’eau, toujours un morceau de lui-même à l’abri du naufrage.
Les hommes modernes et leur religion de l’équilibre
Le mot revient sans cesse désormais : équilibre.
Les hommes modernes veulent des vies équilibrées comme les bourgeois du XIXe siècle voulaient des salons impeccablement tenus. Tout doit rester à sa place. Les émotions fortes inquiètent. Les engagements irréversibles provoquent une angoisse presque physique. Les grandes fidélités paraissent magnifiques dans les romans russes, mais deviennent soudain beaucoup plus lourdes lorsqu’il faut renoncer concrètement à soi-même un mardi de novembre sous un néon de cuisine pendant qu’un enfant pleure dans la pièce voisine et qu’une femme fatiguée attend simplement qu’on l’aide sans avoir à supplier.
Alors ils parlent de liberté.
Ils expliquent qu’il faut “garder son espace”, qu’il ne faut pas “se perdre dans une relation”, qu’il convient de “préserver son équilibre intérieur”, et derrière ces phrases modernes, prononcées avec le sérieux de gens persuadés d’être très lucides, se cache souvent une peur beaucoup plus profonde et beaucoup plus pauvre : celle d’être livré à quelqu’un sans garantie de retour.
Pendant ce temps, des femmes vivent auprès d’eux comme auprès de forteresses polies. Tout est propre, correct, civilisé ; personne ne crie, personne ne frappe la table du poing, personne ne commet de faute spectaculaire. Mais rien ne s’abandonne réellement. Certaines femmes finissent alors par vivre dans une étrange famine affective au milieu même d’une relation stable. Elles sentent qu’un homme est là sans jamais être entièrement présent. Elles comprennent qu’il les aime sincèrement, mais qu’il protège encore quelque chose de lui-même avec une vigilance presque animale.
Alors elles s’adaptent. Elles cessent de poser certaines questions, évitent certains sujets, apprennent à contourner certaines zones sensibles comme des infirmières expérimentées contournent une blessure encore ouverte. Elles deviennent prudentes elles aussi, mesurées, raisonnables, et l’homme appelle cela une relation mature.
Le Christ ne garde rien pour Lui-même
L’Évangile, pourtant, devient presque brutal lorsqu’on le regarde honnêtement.
Le Christ ne garde rien.
Voilà le scandale.
Il ne protège ni son image, ni sa réputation, ni son corps, ni même son cœur. Saint Jean repose sur sa poitrine, les foules le pressent, les malades le touchent, les femmes pleurent devant Lui, les apôtres l’abandonnent, Pierre le renie, Judas l’embrasse, et Lui continue de se donner avec cette générosité presque incompréhensible qui fait encore trembler les saints après deux mille ans.
Le Christ ne joue jamais sa vie à moitié.
Voilà pourquoi tant d’hommes admirent Jésus tout en refusant secrètement de Lui ressembler jusque-là. Ils veulent la grandeur morale du christianisme sans cette nudité intérieure terrible qui consiste à pouvoir être blessé parce qu’on a réellement aimé.
Saint Pierre lui-même voulait aimer le Christ avec panache, sans passer par l’humiliation ; puis une simple servante le fait vaciller près d’un feu au milieu de la nuit, et c’est seulement après les larmes que commence enfin quelque chose de solide.
Car toute virilité chrétienne finit toujours au même endroit : dans cette capacité à offrir sa vie sans garantie de retour, sans contrat secret, sans assurance affective, sans porte laissée entrouverte derrière soi.
Un défi pour cette semaine
Regardez honnêtement ce que vous protégez encore dans votre manière d’aimer : une image de force, une autonomie jalouse, une peur du besoin, une distance élégante, une pièce fermée au fond de vous-même où personne ne doit entrer. Puis choisissez un acte concret où vous cesserez enfin de rester intact. Car un homme peut passer toute sa vie à vouloir être aimé profondément sans jamais comprendre que l’amour commence précisément là où l’on accepte enfin de ne plus se posséder soi-même.
Fraternellement vôtre,
Dr XY

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