Histoire de France : trois erreurs majeures dues à des passions mal réglées

par | 7 Déc 2024 | Comprendre | 0 commentaires

Liaison amoureuse, paranoïa, ressentiment, trois passions qui ont respectivement mis sous emprise Louis XV, Robespierre et Napoléon. Le point sur trois erreurs qui ont coûté cher à notre pays et qui prennent source dans des affects mal réglés.


Cet article est à écouter au format audio ici :




Dans l’ombre des batailles et des traités, l’Histoire de France est souvent marquée par des égarements individuels, des choix guidés par des passions, des peurs ou des colères … De l’Ancien Régime à l’Empire, examinons de plus près ces moments où le cœur plus que l’esprit a façonné le destin du pays.

La liaison de Louis XV et Madame du Barry : une dérive passionnelle

Louis XV, surnommé le Bien-Aimé, a pourtant vu sa popularité décliner au fil de son règne, notamment en raison de ses nombreuses liaisons. Sa relation avec Jeanne Bécu, connue sous le nom de Madame du Barry, est celle qui a provoqué le plus grand scandale. Introduite à la cour en 1768 grâce à l’appui du comte Jean du Barry, un courtisan influent (et l’un de ses nombreux amants), cette roturière séduisante devient rapidement la favorite officielle du roi. Cette femme d’origine modeste et ayant un passé de courtisane (voire de prostituée), ne possédait ni l’éducation ni le statut social nécessaire à Versailles. Malgré cela, Louis XV fut éperdument épris d’elle, ce qui lui permit d’exercer une influence notable à la cour. Sa présence provoqua une onde de choc parmi les courtisans et dans les cercles du pouvoir.

Hélas, à l’heure où la presse à scandales naissait, cette maitresse trop affichée apportera autant de tourments que d’émois à Louis le Bien-Aimé. Sa plus grande détractrice fut la fière dauphine de France Marie-Antoinette d’Autriche, par qui cette relation a même exacerbé les relations entre la France et l’Autriche ! La future femme de Louis XVI écrit ainsi à son pays natal que son époux « a mille bontés pour [elle] et [qu’elle] l’aime tendrement, mais c’est à faire pitié la faiblesse qu’il a pour Mme du Barry, qui est la plus sotte et impertinente créature qui soit imaginable. » Le très moral Louis XVI obligera finalement Mme du Barry à quitter la Cour. Cette bonne décision fut cependant trop tardive, car le mal était fait.

La relation du roi avec sa maitresse officielle a durement terni l’image de la monarchie, accélérant l’érosion de l’autorité royale. En exacerbant les divisions d’un royaume rongé par les intrigues, autant internes à la Cour qu’externes avec des pamphlets qui dépeignaient un roi déconnecté, cette idylle a creusé le fossé entre la royauté et le peuple, servant de terreau à la future fronde révolutionnaire. Cet exemple illustre ainsi la manière dont les affaires personnelles peuvent brouiller le jugement d’un leader et influencer la politique nationale. Pour autant, si l’amour est un levier puissant, la peur l’est tout autant, nous le verrons avec un personnage plus révolté …

La paranoïa au pouvoir : Robespierre ou la Terreur terrorisée

Maximilien Robespierre incarne les contradictions d’une période marquée par des idéaux élevés et une violence extrême. Son ascension, influencée par une personnalité paranoïaque, a conduit à l’une des phases les plus sanglantes de l’histoire française : la Terreur. Ce leader intransigeant au sein du Comité de salut public s’est rendu célèbre par ses compétences oratoires et son intégrité apparente qui lui ont valu le surnom d’« Incorruptible ». Cependant, derrière cette façade se cachait une méfiance croissante envers ses contemporains, y compris ses alliés les plus proches. Alors qu’il n’était encore qu’étudiant en droit, le jeune Maximilien était déjà un « garçon méchant et sournois », avec « un caractère détestable et une envie démesurée de dominer », selon ses professeurs de droit à Louis le Grand …

Robespierre a vite dévoilé sa paranoïa en voyant des ennemis partout, ce qui l’a conduit à prendre des mesures extrêmes pour tout contrôler et tout purger. Ce délire de persécution est bien illustré par l’élimination des Girondins (l’un des camps adhérant pourtant fermement à la Révolution), qu’il percevait comme des modérés prêts à trahir la cause révolutionnaire. Même ceux qui reprenaient ses propos étaient suspects, car comme l’Incorruptible le disait lui-même : « Il y a des hommes qui parlent bien mais qui ne font rien de bien » ou encore « Les Girondins ne cherchent qu’à renverser la République en prétextant sa sauvegarde ».

Il transforma la Terreur en politique d’État, où des milliers de personnes ont été exécutées ou emprisonnées sans procès. Sa peur que des conspirations se trament contre lui l’a poussé à intensifier les politiques répressives. La Loi des suspects, ardument défendue, lui permettait d’arrêter quiconque était simplement soupçonné de sentiments contre-révolutionnaires, soulignant la manière dont sa paranoïa a façonné les politiques gouvernementales. Rien de surprenant pour quelqu’un qui habitait dans sa jeunesse Arras … rue des Rapporteurs !

Ces actions, motivées par sa paranoïa et son désir de maintenir le contrôle, ont non seulement semé la terreur en France mais ont également entraîné sa propre chute : ses collègues, alarmés par son comportement autocratique, ont fini par se retourner contre lui. Robespierre a été arrêté et exécuté sans procès. Son règne de terreur a démontré comment la peur, au pouvoir, peut déstabiliser un gouvernement et détruire la justice. Ainsi, les affections personnelles peuvent influencer de manière critique les événements historiques comme le montre la campagne napoléonienne en Russie.

La campagne de Russie : une triste vendetta

« A 9 heures du soir, on donna l’ordre de bâtir deux baraques flottantes pour la rencontre des souverains, […] au milieu de la rivière. » Ainsi est décrite par un député la première rencontre entre Napoléon et le tsar Alexandre 1er, en 1807. Cette relation ne devait pas durer car la Russie refusa de se joindre au blocus anti-britannique imposé par la France. Quand Alexandre 1er déclina en plus l’invitation à se rendre au mariage de Napoléon et Marie-Louise en 1810, l’esprit de Bonaparte se brouilla …

Alors qu’on l’enjoignait à éviter ce conflit, il méprisa les réalités militaires et météorologiques et, en 1812, il appela 680 000 hommes à marcher vers Moscou. Cette décision a marqué l’un des tournants décisifs de son règne, combinaison dangereuse d’orgueil et de mésinterprétation stratégique. L’invasion a commencé lorsque la Grande Armée a traversé cette rivière Niémen où s’étaient rencontrés les deux grands hommes en 1807. L’avancée fut d’abord rapide, l’armée russe évitant les affrontements, pour appliquer une tactique de la terre brûlée, privant les forces françaises de ressources​​. La bataille de Borodino, le 7 septembre, a été l’affrontement le plus sanglant, et malgré la capture de positions clés, la victoire n’a pas été décisive pour Napoléon, trop hésitant à engager sa Garde impériale ​ (d’ailleurs, Vladimir Poutine célèbre encore Borodino comme une victoire russe).

Lorsqu’en septembre les Français atteignent Moscou, ils la découvrent déserte et en flammes. Cette victoire en demi-teinte suffira à Napoléon qui entame une longue retraite sans approvisionnement, dans un hiver glacé. Ce retour a vu l’anéantissement de la majeure partie de la Grande Armée​​, que Napoléon abandonne à mi-chemin malgré les difficultés croissantes (comme la traversée de la Bérézina en novembre) pour rentrer plus rapidement en traineau à Paris, où des complots se trament.

La campagne a non seulement été un échec militaire, entraînant la mort de 200 000 soldats, mais elle a aussi significativement affaibli le pouvoir de Napoléon et réduit son influence en Europe. Les nations européennes, voyant la vulnérabilité de Napoléon, ont renforcé leurs coalitions contre lui, menant à des défaites ultérieures et à son exil​​. La Campagne de Russie reste un exemple classique des risques de laisser les émotions personnelles, comme la vexation et l’orgueil, influencer la stratégie militaire.

Morale

Ces trois erreurs passionnelles (idylle de Louis XV et de Mme du Barry, rectitude paranoïaque de Robespierre, susceptibilité de Napoléon) nous montrent comment les hommes peuvent se laisser dicter leurs actes par l’amour, la peur ou l’orgueil. En fin de compte, l’histoire de France est autant une affaire de cœur que de raison. Chacun de ces récits interroge sur la capacité de nos dirigeants à acquérir une liberté intérieure propre à gouverner avec l’intelligence pour seul phare, et l’intérêt du peuple comme seul cap.

Christophe de Guibert


Pour aller plus loin :

Histoire de France (J. BAINVILLE, Editions Phoenix, 1924)
Robespierre (J. ARTARI, CNRS Editions, 2009)
Louis XV, l’inconnu Bien-Aimé (Y. COMBEAU, Editions Belin, 2012)
Les pires décisions de l’Histoire de France (R. THOMAZO, Editions Larousse, 2015)
La Santé psychique de ceux qui ont fait le monde (P. Lemoine, Editions Odile Jacob, 2019)
Secrets d’Histoire (B. CHACHUAT, revue en ligne, 2022)



A lire aussi dans LOUIS : Discernement : quand l’erreur stratégique bouleverse l’Histoire de France…

Partagez l'article
Christophe de Guibert
Actuellement directeur adjoint, instituteur et professeur d'histoire dans une école primaire, Christophe de Guibert a pourtant commencé par des études de droit. Notamment engagé à travers des missions humanitaires en Irak et des restaurations de calvaire en Ille-et-Vilaine, il est également passionné par la composition musicale, l'Histoire ... sans oublier sa foi.

Soutenez notre aventure !

Pour rester libre et indépendant, et pour financer le travail de chaque auteur, nous vous proposons de faire un micro-don à ce dernier. Merci pour votre pourboire !

Vous aimerez aussi…

Avr 24 2026

Pour que la femme ne serve pas d’alibi à l’homme.

Et si la femme fatale – celle qui fait chuter l’homme – n’existait pas ? Et si l’homme commençait à se responsabiliser en gouvernant son regard ? Et si ce qu’il redoutait, il le...
Avr 17 2026

Vincent de Paul, le géant français de la charité.

Les derniers rois de France eurent à cœur de s’attaquer à la pauvreté en s’appuyant sur des hommes du peuple. Parmi eux, saint Vincent de Paul fut particulièrement appelé par...
Avr 10 2026

« Ève a été blessée. Il est temps qu’Adam se réveille. »

Et si le problème n’était pas Ève… mais vous ? Depuis toujours, on accuse la femme, la séduction, la fragilité. C’est commode. Cela évite une question plus dérangeante :...
Avr 03 2026

Le principe et la fin de toute virilité : la charité.

Après tout ce qui a été posé dans toutes les chroniques passées, il reste une question que rien ne remplace. On peut être solide, constant, respecté — et passer à côté de la...
Mar 31 2026

Foi militante : peut-on s’inspirer de la Ligue catholique du XVIe siècle, aujourd’hui ?

Portée par la noblesse française à la fin du XVIe siècle, la Ligue catholique s’est développée dans le peuple, notamment à travers la prédication des ordres mendiants. Fer de...
Mar 27 2026

La force de l’engagement

Dans la famille, dans le travail, dans la durée, l’homme se révèle à la solidité de sa parole. La question est simple : êtes-vous un homme d’intention, ou un homme d’engagement ?...
Mar 25 2026

Saviez-vous que nos armées ont des saints patrons ?

Proclamée « patronne secondaire de la France » par le pape Pie XI en 1922, qui sait que Jeanne d’Arc est aussi la patronne du personnel féminin de l’Armée de terre ? Petit aperçu...
Mar 20 2026

L’homme face au monde moderne

Un monde qui ne sait plus ce qu’est un père finit par ne plus savoir ce qu’est un homme. Lorsque l’autorité devient suspecte, que la vérité se négocie et que l’identité se...
Mar 13 2026

Devenir un homme complet

Trente-deux semaines de marche. Autorité, maîtrise de soi, engagement, prière : les pierres ont été posées. Reste la question centrale : tiennent-elles ensemble ? Ce texte marque...
Mar 06 2026

L’homme face au mystère

Dieu ne s’impose pas à l’homme. Il s’approche, Il attend, Il frappe à une porte intérieure que nul autre que l’homme ne peut ouvrir. C’est là que se joue le secret de toute vie...
Fév 27 2026

L’homme face à l’épreuve

Il est des heures où l’homme se découvre sans défense, dépouillé de ce qui faisait sa force et son assurance. La souffrance s’impose alors sans détour, et la Croix cesse d’être...
Fév 25 2026

Entreprises : le fantasme des dirigeants qui se prennent pour des chefs de guerre.

Depuis quelque temps, les chefs d’entreprise s’entichent de l’uniforme. Ils rêvent de briefings tactiques et de troupes à mobiliser. Et si le leadership s’incarnait autrement que...
Fév 20 2026

L’homme face à la création

Il existe des lieux où Dieu ne se nomme pas, mais où Sa trace demeure sensible. Un champ à l’aube, une bête immobile, une matière qui résiste sous la main rappellent à l’homme...
Fév 17 2026

Les fidélités du roi saint Louis.

Saint Louis est connu pour son règne de justice, sa « guerre sainte » et son chêne emblématique. Et pourtant, n’est-ce pas à travers sa vie de fils (de Blanche de Castille),...
Fév 13 2026

Le rôle du travail dans l’épanouissement masculin

On parle ici de travail, de sueur et de salut — rien de très vendeur, à première vue. Pourtant, l’établi, le bureau, la cuisine familiale recèlent plus de théologie qu’on ne...

Commentaires

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *