La miséricorde au travail : atout du manager ?

par | 25 Nov 2025 | Travailler | 0 commentaires

Qui oserait parler de miséricorde au boulot ? Trop religieux pour les bureaux, trop grave pour les réunions, trop vertical pour les échanges professionnels… Et pourtant, elle pourrait être si utile dans la direction de nos équipes.

La miséricorde : une disposition vague ? Une espèce de tendresse molle ? L’excuse systématique ? Le « laissez-couler » managérial ?

Ce n’est pas, ou pas seulement, souffrir avec celui qui souffre. Non. C’est pardonner à celui qui nous refuse, qui nous rejette ou nous soupçonne ; garder la main tendue. C’est ô combien plus simple de compatir au malheur d’autrui que de rester fraternel avec celui qui nous a désignés comme son adversaire !

On dit que Dieu est miséricordieux. Par là, que veut-on dire ? Ne suffit-il pas d’être juste ? De distribuer à chacun selon ses mérites ? Mais la miséricorde ne dresse pas le tableau de “l’employé du mois”. Elle nous parle plus profondément. Le psaume 103 le rappelle : “Le Seigneur a manifesté ses voies à Moïse, ses œuvres aux enfants d’Israël” (verset 7). À notre mesure, nous aussi, manifestons nos voies. Disons ce que nous faisons. Apprenons à nous parler du travail, au travail. Nous le savons bien : une organisation sans parole fomente l’opacité, le soupçon, l’usure.

Voyager avec les voyageurs

La liturgie de saint Jean Chrysostome murmure : “Toi qui voyages avec les voyageurs.” Cette prière ancienne, au cœur de l’anaphore eucharistique, dit quelque chose du mystère chrétien : on chercherait en vain Dieu dans la tour de contrôle. Alors qu’il est là et fait route au rythme du pas. Au travail aussi, cette présence ne fait-elle pas toute la différence ?

Prenons un manager. Il observe son équipe, calcule les indicateurs, transmet les consignes. Il connaît les chiffres, les tendances et les risques. Et puis, il y a cet autre manager : il entend le “dire” derrière “dit”, comme dit Levinas. Il ressent ce qui n’est pas tout à fait exprimé ; il se rend présent dans les creux, les tensions, et certains matins gris. En somme, il marche avec.

Le style ou l’éthique incarnée

La morale, dans le monde professionnel, au-delà (ou en deçà) des déclarations d’intention, s’écrit dans les gestes minuscules. Montaigne parlait de son “arrière-boutique”, cet espace intérieur où se prépare ce qui adviendra. Où se forge ce que les Grecs appelaient hexis : une disposition de l’âme, une forme de tenue qui devient naturelle, par répétition.

Le titre n’est rien : on le sait, les vrais chefs s’imposent par l’exemple. Nul besoin d’élever la voix, de marquer leur territoire. Ils savent ralentir, admettre une limite, refuser une urgence mal posée. Garder une forme de distance qui n’est pas nécessairement de la froideur.

À l’inverse, on reconnaît bien vite ceux qui sont en déficit d’âme : ils tutoient vite, plaisantent fort, veulent tout voir, tout valider, maîtriser. Inquiétude, plus que puissance !

Il est, au contraire, des élégances discrètes : défendre son équipe dehors, la corriger dedans. Dire non, sans se justifier.

Quelques scènes simples

Un salarié revient, après un long arrêt. Les yeux sont baissés, le visage creusé par la maladie. Le manager prend acte : pas de commentaires, ni d’émotion feinte. Il accueille  ̶  pour cela, nul besoin d’un discours d’accueil. Il ouvre un espace, et rend la place.

Un collaborateur s’est montré sec, injuste dans sa critique ? Il y aurait matière à répliquer, à régler un compte. Il est une autre voie : remettre à plus tard, laisser un peu de champ et, plutôt qu’aller à l’affrontement en pointant du doigt, attendre le bon moment pour parler vrai.

Un collègue est dépassé : il a mal fait, il a mal répondu et sait qu’il va être blâmé. Le responsable commence par dire ce qu’il voit. Il nomme, puis il reste ; même là, il accompagne. Il soutient celui qui trébuche. Que vaut l’exigence, sans miséricorde ?

Une force qui retient l’impatience

Le psaume 103 poursuit : “Lent à la colère, riche en bonté” (verset 8). Ce verset mériterait d’être affiché dans plus de salles de réunion ! Nous sommes prompts à trancher et à soupirer. L’impatience empoisonne nos vies professionnelles, plus que l’erreur elle-même. Celui qui retient son emportement, choisit d’écouter et d’attendre, celui-là ne rend-il pas l’atmosphère respirable ?

La miséricorde exige une sorte de mémoire : “Il sait de quoi nous sommes formés, il se souvient que nous sommes poussière.” (Ps. 103, verset 14) Ceux d’entre nous qui exercent une responsabilité devraient s’en souvenir souvent. Car nos collègues ne sont pas seulement des fonctions, des ETP (équivalents temps plein), ni des résultats : ils changent, se redressent, apprennent. Les compétences évoluent ; les postures se déplacent. Le rôle du manager ne consiste-t-il qu’à fixer les places ? Ou à accompagner des vivants ?

Le monde professionnel parle abondamment de performance, de bienveillance, ou encore de loyauté. Il parle peu de miséricorde… Peut-être parce que cette vertu suppose une force d’âme, rebelle à la mesure ; une autorité exercée, plus qu’affirmée.

Voyager avec les voyageurs : il y a là plus qu’un style : il y a un mystère et une promesse.

Clément Bosqué

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Clément Bosqué
Philosophe et consultant en éthique (management, soin, organisations), Clément Bosqué a dirigé des établissements de protection de l’enfance et des instituts de formation. Orthodoxe - « du moins, j’essaie », plaide-t-il »  -, père de trois enfants, amoureux de sa femme, de poésie et de blues, il habite Saint-Denis. Il écrit, enseigne et cherche dans les plis du quotidien cette force d’âme qui rend la vie vivable.

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